We are the others #4 : Le monde de Solène

“– Et si vous aviez réussi ! 

Je me jetais à la nage, je gagnais la côte, et j’étais sauvé.”
L’Abbé Faria, s’adressant à Edmond Dantès, in Le Comte de Monte Cristo, A. Dumas, 1844.”

Bébé, j’ai passé des étés à barboter dans le pédiluve de la piscine.
Enfant, j’ai passé des des années scolaires à faire tomber la maîtresse dans le bassin à force de m’agripper à ses chevilles.
1994, j’ai passé des vacances à enfin apprivoiser cette eau qui me terrifiait tant.
Aujourd’hui, j’ai cessé d’apprendre ; la natation n’est plus un sport mais un besoin. Pour se couper du monde, pour s’extraire du carcan de son corps, pour oublier le réel, d’aucuns font du yoga ; moi, je nage.

Ça c'est Solène. En vrai elle est pas jaune. Elle porte même pas de lunettes... Elle était juste un peu stressée avant l'OpenSwim.

Ça c’est Solène. En vrai elle est pas jaune. Elle porte même pas de lunettes… Elle était juste un peu stressée avant l’OpenSwim.

Un jour, sur Facebook, j’apprends l’existence du Défi de Monte Cristo : 5km à la nage, au large de Marseille, entre le château d’If et la plage du Grand Roucas Blanc. Le but de cette course : reproduire la fuite du héros de Dumas, le boulet en moins, la combinaison en néoprène en plus. Il ne m’en faut pas plus pour m’inscrire. Et à peine moins pour oublier.

Deux mois avant l’échéance, j’entreprends de me construire un planning d’entraînement. Or, mon indiscipline, égale à celle d’un mélenchoniste sans cravate dans l’hémicycle, me fait abandonner en deux semaines l’idée d’accomplir un chrono. J’irai nager là-bas comme ici, pour mon seul plaisir.

Un mois avant l’échéance, je consulte quelques forums traitant de la course. Ne faites pas ça chez vous : ces forums sont le Doctissimo de la natation ; tu y vas pour savoir quel temps est le plus adapté à ton niveau, et tu ressors persuadé qu’il te faut des brassards et une bouée canard pour espérer finir… En vérité, je me suis mise à avoir très peur de la barrière horaire, fixée à 2h30. En faisant un rapide calcul, ces 2h30 sont le temps qui correspond à ma vitesse minimale de nage en piscine.

Quinze jours avant l’échéance, on m’indique que l’Open Swim de Paris constituerait un bon entraînement en condition de nage libre. M’y voici donc inscrite, et effectivement, cette course m’aura permis :

– de régler la question combinaison (en acheter une était exclu, sauf à braquer une vieille dame) (riche) : une amie triathlète, qui en plus fait à peu près ma taille, me prêtera la sienne

– de repérer les endroits où il faut exagérer sur le glide (oui, ça frotte dur sur le cou #contrepèterie)

– de choisir l’option sans maillot de bain sous la combinaison (miam)

– de réaliser à quel point l’orientation, en eau libre, est capitale pour ne pas s’épuiser (j’ai buté contre une péniche)

– de comprendre que l’absence d’allers-retours et la flottaison de la combinaison sont des éléments indéniables dans la réalisation d’un temps honorable (moins de 50min pour 2km)

– de rencontrer la Présidente et Monsieur la Présidente et de les aimer très fort pour leur patience face à ma gestion critiquable du stress

– de pique-niquer au soleil (avec des bières) (et un sous-boc).

C'est nous qu'elle aime. Je précise. Au cas où.

C’est nous qu’elle aime. Je précise. Au cas où.

Me voici donc à Marseille, un matin de 23 juin, à poil sous la combi, embarquant pour le château d’If. Il fait horriblement chaud, et nous devons patienter trois bons quarts d’heure sur le débarcadère de l’île avant que le départ ne soit lancé. Nombreux sont ceux qui se jettent déjà à l’eau, mais je choisis de ne pas les suivre, terrifiée que je suis à l’idée d’être trop fatiguée pour finir les 5km. Autour de moi, les participants sont de tous âges, et de tous niveaux, ce qui me rassure un peu : si je dois être ramassée par le bateau-balai, ce ne sera pas objectivement pas seule.
L’ambiance qui règne est très familiale, on s’aide à zipper les combi, on se parle, on rit. Le troisième bateau dépose les derniers participants, et l’on nous invite à nous mettre à l’eau. Le départ à quelques dizaines de mètres des rochers. Depuis l’Open Swim j’ai compris qu’il valait mieux éviter le bouillon du départ, qui ressemble fort à une piscine parisienne un mercredi après-midi ; aussi prends-je mon temps pour arriver à la ligne de départ.
Le signal est aussitôt lancé.

Un peu comme chez Le Pape un premier jour de soldes, ça faisait la queue sévère pour s'évader du Château d'If. En toute discrétion.

Un peu comme chez Le Pape un premier jour de soldes, ça faisait la queue sévère pour s’évader du Château d’If. En toute discrétion.


Premier constat : c’est salé. Master of obvious. Mais, et si j’ai soif ? Je chasse cette idée de ma tête : j’ai bu 6 litres depuis la veille, il n’y a pas de raison que j’aie besoin de m’hydrater pendant la course.

Le second constat est intimement lié au premier : j’ai envie de faire pipi. Usuellement, il est assez simple de se soulager dans la mer. En combinaison intégrale, c’est une autre affaire. (Sylvie, si tu me lis, d’avance excuse-moi, je te promets que j’ai soigneusement nettoyé ta combinaison !) Par respect pour la propriétaire de ces lieux, je ne m’étendrai pas sur le sujet ; sachez toutefois qu’un pipi-combi nécessite un certain savoir-faire…
Mais revenons à nos hippocampes : les premiers mètres sont un régal ; les eaux sont peu profondes, on peut voir des tas de petits poissons vaquer à leurs occupations entre les rochers. Voilà qui diffère des algues douteuses de la Seine de l’Open Swim, et de l’ennuyeux carrelage de la piscine Suzanne Berlioux… Je suis éloignée du peloton de départ, aussi n’ai-je à subir aucun uppercut ni coup de pied perdu.

Rapidement, le fond n’est plus visible. Comme conseillé, je me fixe un point à l’horizon, une barre d’immeubles qui semble indiquer le cap avant les bouées rouges. En effet, les bouées rouges de part et d’autres du chenal de la course indiquent les endroits où il faudra changer de cap ; les premières indiquent qu’il faut contourner les îles d’Endoume en les laissant épaule droite.
Mais si la mer est très calme, les vaguelettes sont à hauteur d’yeux et compromettent beaucoup mon orientation. Une fois passées les îles d’Endoume, je suis vraisemblablement dans un creux entre deux pelotons : est-ce que j’ai ralenti, est-ce que j’ai dépassé les derniers, je n’en sais rien. Il est très difficile d’évaluer sa vitesse dans ces conditions, et ce n’est pas mon souci premier. En réalité, mon angoisse point lorsque je m’aperçois que je ne peux pas me repérer grâce aux autres nageurs et que je n’ai pas d’élément pertinent au loin pour me guider. J’avance donc à l’aveugle, en tentant de me concentrer sur l’alignement de mon corps, me disant que plus je gaine, moins j’ai de chances de dériver. De temps à autre tout de même, je repère une bouée du chenal. Jaunes, les bouées. Comme nos bonnets (je tiens à présenter ici mes plus plates excuses à tous ces inconnus que j’ai pris pour des bouées).

Le sado-masochisme dans le sport, une coutume plus répandue qu'on ne le pense.

Le sado-masochisme dans le sport, une coutume plus répandue qu’on ne le pense.


En me remémorant le plan de la course, quoiqu’il arrive j’ai trois bons kilomètres à parcourir en ligne droite ; je finis par relâcher la tension et mon esprit divague (jeu de mots inside). Seule, une irritation lancinante me ramène de temps en temps à la réalité ; malgré le glide, la combinaison frotte à nouveau à l’arrière de mon cou, mais j’imagine que l’eau salée exagère la sensation de brûlure. Je repositionne la combinaison, geste bien inutile mais qui a le mérite de me faire nager quelques mètres sur le dos et d’ainsi reposer un peu mes bras.
Je dois être à mon rythme habituel, ni trop lent ni trop rapide ; je sais que je pourrais pousser un peu plus, mais je suis terrifiée à l’idée d’être victime d’épuisement. Je me promets de pousser sur le dernier kilomètre, lorsque l’arrivée sera en vue. Je veux juste finir.
Me voici subitement au niveau d’un nageur dont la combinaison a les bras orange fluo et que je décide d’identifier comme boussole. Grave erreur, car quelque temps plus tard, nous sommes tous deux bien en-dehors du chenal et nous nous dirigeons vers la côte que nous sommes censés longer. Je change de cap, laissant le soin aux paddles de sécurité de réorienter Bras Orange.

La douleur à l’arrière de mon cou devient plus intense à chaque tour de tête pour prendre ma respiration à droite ; je tâche de replier la combinaison à cet endroit, de tourner la tête avec un angle différent, de ne respirer qu’à gauche… Rien ne me convient, et cela m’obsède. Je me fais doubler, c’est donc que j’ai ralenti ; il faut absolument que je fasse abstraction, que je parvienne à me dire que ce n’est sans doute pas aussi important que la douleur me le dit.

C'est loin 5km en vrai... Heureusement qu'il y a les élites qui partent en premier, histoire que les autres se perdent pas dans l'eau...

C’est loin 5km en vrai… Heureusement qu’il y a les élites qui partent en premier, histoire que les autres se perdent pas dans l’eau…

J’arrive à tenir le cap, même si j’ai l’impression de beaucoup zigzaguer en l’absence de point déterminant à l’horizon pour me guider. Mes lunettes ont beau être dépourvues de buée, je n’y vois pas très bien ; il me faudra sans doute réfléchir à des lunettes wide-screen la prochaine fois.
Sans m’en apercevoir, j’ai rejoint un peloton ; je cogne subitement un concurrent qui s’était arrêté, m’arrête quelques secondes pour savoir s’il va bien. Il a l’air très étonné de ma question, comme si je venais de lui proposer de prendre un café. Je reprends conscience de ma nage, et chaque participant à mes côtés devient un point à dépasser, qui me fait accélérer un peu.
Au loin, je repère enfin une montagne qui ressemble à la coiffure de Bart Simpson ; j’ai enfin un cap.

En vrai c'est vachement long 5km à la nage...

En vrai c’est vachement long 5km à la nage…

Je ne sais pas depuis combien de temps je nage, et je réalise à quel point ma décision de ne pas prendre de montre a été empreinte de sagesse : je ne sais pas si je dois m’ennuyer ou non.
Je pense beaucoup, je discute avec mes personnalités multiples, je chante (faux), je me demande si les bouées rouges signalent les kilomètres, et si c’est le cas, combien il m’en reste. Je me dis que les gens sur les paddles qui surveillent la course doivent avoir un bronzage merdique, que le drone qui nous filme pourrait nous tomber dessus, que mon chat, à Paris, n’a peut-être déjà plus d’eau dans sa gamelle.
Soudain, une chaîne apparaît au fond de l’eau ; c’est celle d’une bouée. En relevant la tête, je constate que le nombre de bonnets jaunes s’est accru, et que plusieurs paddles s’approchent resserrent le chenal. Est-ce la fin ? Sommes-nous le peloton de queue, celui qui est au-delà de la barrière horaire, et qu’ils viennent chercher ? Je panique, je suis déçue de ne pas m’être forcée à a nager plus vite… Mais on nous indique une direction sur l’épaule gauche : c’est ici qu’il faut tourner !

Désormais nous faisons face à la côte. Ce sont les 500 derniers mètres et pourtant, je ne sais toujours pas exactement où je vais. Quelques mouvements de bras plus tard, je repère les pointes des tentes du village de la course ; ce doit être à peu près par là. Je nage un peu plus vite, j’ai hâte de finir, je m’amuse à compter le nombre de mouvements de bras que je fais, parce qu’après tout, je n’ai jamais compté les distances en nombre de mouvements. Au 493ème bras (quand je vous dit que j’ai compté), un homme apparaît à ma hauteur et visiblement ne veut pas que je le double. J’en fais mon moteur ; malheureusement il me pousse dans la mauvaise direction. Le laissant à ma gauche, je reprends mon petit rythme.

Levant de nouveau la tête, je ne comprends toujours pas où se trouve exactement l’arrivée, cependant la plage approche. Chose étrange, je suis à nouveau seule. Un paddle vient à ma rencontre sur ma droite, et la panique recommence : je suis dernière, je vais me faire ramasser, être couverte de goudron et de plumes, etc.  Mais la dame me fait signe de changer de cap, et pour cause ; je suis en train de rater le portique d’arrivée, exactement comme à l’Open Swim… L’homme de tout à l’heure tenait en réalité le bon cap !

La nana c'est une championne de meme, mais quand elle floute son nom sur un bonnet on dirait du travail d'infographiste stagiaire :p

La nana c’est une championne de meme, mais quand elle floute son nom sur un bonnet on dirait du travail d’infographiste stagiaire :p

Quelques minutes plus tard je fais enfin face au portique (qui en réalité est un tunnel gonflable) de l’arrivée. Passant dessous, j’oublie de taper je ne sais où pour valider le bracelet, alors je rebrousse chemin, mi-nageant, mi-marchant. Je tape sur la structure, je ne sais pas bien ce que je fais. A ce moment-là, mes souvenirs s’évaporent ; je ne saurais dire ce qui a pu se passer entre ce moment, et celui où je vide une bouteille d’eau au ravitaillement de fin. Ma combinaison est ouverte, je n’ai plus de bracelet (je panique 10 secondes en me disant que j’ai nagé sans bracelet), et je ressens une infinie tristesse. Les larmes refusent de sortir, j’éprouve un profond désarroi en réalisant que c’est fini. C’est trop tôt, c’était trop court, mon corps pèse sur mes pieds, la chaleur est écrasante, j’ai une irrésistible envie d’y retourner, de refaire la course, de rester au large, de nager encore. Je n’ai pas faim, mais je me force à manger des fruits secs, me disant que ma tristesse vient peut-être d’un début d’hypoglycémie.
Mais ce n’est pas ça. c’est autre chose. Plus loin, plus important, plus profond.
Je pleure un peu, avant de récupérer mes affaires et de me changer. Je jette un oeil sur les résultats, je ne suis pas dernière : 1h48min. J’ai du mal à réaliser que j’ai fait moins de deux heures. Je souris.

Je l’ai fait. Seule.

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